« BACH THE MINIMALIST »

 

Jean-Sébastien Bach, particulièrement son concerto pour clavecin en ré mineur, est la figure centrale de ce programme. Je me suis intéressé à deux éléments primordiaux qui ressortent à l’écoute de cette partition : d’une part le développement d’une écriture particulièrement « électrique » dans les mouvements rapides, et d’autre part l’effet acoustique et sonore produit par le clavecin à travers cette écriture excessivement dynamique. Sous ces deux angles, cette musique me semble absolument moderne. Une sorte de fil continu, ininterrompu, au développement infini, lui donnant un aspect quasi hypnotique. Ce sont des adjectifs qui appartiennent aussi aux musiques actuelles, qu’elle soit « populaire » comme en musique techno, ou bien plus « savante » comme dans le mouvement musical dit répétitif ou minimaliste.

Puisque l’un des principes fondamental de la musique de Bach, ainsi que celui de la musique minimaliste, est le développement, je me suis intéressé à décliner les thématiques et adjectifs cités précédemment. Mes recherches ont puisé parmi les œuvres de compositeurs du XXe siècle ayant composés pour un effectif instrumental similaire, ou quasi, à celui du concerto BWV1052 de Bach.

Pour commencer, il m’a semblé indispensable de trouver dans ce répertoire le miroir moderne du concerto de Bach pour le clavecin. Etant donné que cet instrument a été longtemps inusité après Bach et a été redécouvert au début du XXe siècle, il a suscité l’intérêt seulement de quelques compositeurs au cours de ce siècle justement pour les raisons de matière sonore qui le caractérise tant. C’est le cas de Gorecki qui utilisa le clavecin comme un instrument très rythmique et extrêmement furtif. De la même façon que Bach, il utilise l’orchestre à cordes pour les sons longs, amples, prolongeant les sonorités et les mélodies du clavecin ou bien donnant la réplique à ce dernier par un jeu plus sec et rapide. Le hasard a fait que ce concerto a été composé dans la même tonalité que celui de Bach, en ré mineur. Autre point de ressemblance, leurs premiers mouvements sont tous deux sombres et tortueux, tandis que le second pour Gorecki et le troisième pour Bach sont plus vifs et légers, voire ironiques.

Il m’a semblé ensuite essentiel de jouer l’un des compositeurs phares de ce mouvement minimaliste américain. Il aurait pu s’agir de Steve Reich ou Philip Glass, mais je leurs ai préféré John Adams. Je trouve que ce dernier s’inscrit d’avantage dans l’écriture de musiciens du passé, et sait utiliser le système de répétition davantage comme un outil supplémentaire à son écriture, plutôt qu’une fin en soi. Son oeuvre Shaker loops, véritable chef-d’oeuvre du XXe siècle pour orchestre à cordes, prend ici un intérêt tout particulier dans notre interprétation, par le fait que nous jouions sur des instruments à cordes en boyaux. Cela donne un grain inouï à cette musique, tantôt une sauvagerie et une force brute dû à l’accroche entre le crin de l’archet et la corde, tantôt une couleur fragile et désincarnée du fait d’une certaine hétérogénéité du timbre dans les différents registres. John Adams joue dans cette partition évidemment sur la répétition et le développement à l’infini de motifs au départ très courts mais s’amplifiant au maximum jusqu’à atteindre un virage amenant une nouvelle couleur, un nouveau paysage. Dans le 3e mouvement, particulièrement, la partition atteint son climax grâce à un simple motif rythmique entendu d’abord de façon imperceptible puis de plus en plus omniprésent, à travers une accélération redoutable agissant comme une véritable montée d’angoisse. Quand au second mouvement, lent et extatique, faisant penser à une pièce traditionnelle et ancienne japonaise de musique japonaise, le « Gagaku », il est construit à la manière d’un grand choral harmonique, où les jeux de répétitions se font extrêmement minimes, à l’aide de quelques effets de pizz, d’harmoniques aiguës ou de trémolos.

Cette œuvre traverse beaucoup d’ambiances et de climats différents, en explorant tous les jeux instrumentaux possibles et en repoussant les limites de la répétition.

Les litanies de Jehan Alain, comme son nom l’indique, répètent inlassablement la même simple mélodie, qui se fait tour à tour puissante, rythmique, mélancolique, solennelle, joueuse… Avec ce compositeur qui n’appartient en rien à l’école minimaliste mais plutôt à celle des compositeurs organistes, pour laquelle Bach vaut certainement comme père spirituel, la boucle est bouclée ! Il s’agit d’une adaptation inédite de la partition pour orchestre à cordes et clavecin.

Autre adaptation et œuvre de Bach, l’emblématique passacaille pour orgue, qui présente en elle-même 41 fois un seul et même thème musical exposé depuis le début à la basse ! A travers une danse à trois temps tout d’abord (héritée de la « passacalle » espagnole), puis une savante fugue à 5 voix. La construction absolument géniale de cette œuvre toute faite de mathématique et d’art de la rhétorique, pour autant ne perd rien de sa qualité émotionnelle première, conduisant par un long chemin la tension dramatique d’un bout à l’autre de l’œuvre.

Je me suis amusé à rétablir le processus inverse de Bach quand il transcrit les concertos de Vivaldi de l’orchestre vers l’orgue, j’ai choisi des œuvres du répertoire d’orgue utilisant le concept de répétition pour la transcrire pour clavecin et orchestre à cordes. C’est aussi une habitude régulière chez les musiciens électroniques de se nourrir de « sons » extérieurs à leur propre production pour en faire des boucles, comme nouvelle base ou élément de leur musique. En transcrivant ces œuvres, je prends le parti-pris de personnaliser avec mon goût ces pièces. C’est un processus créatif courant qui semble rendre l’histoire de la musique continue et intemporelle, tout comme ce programme fait dialoguer les siècles et les espaces temps.

Enfin, pour clore cet univers hypnotique j’ai choisi de rendre hommage à un autre très grand compositeur de l’ère baroque, qui savait mettre des airs dans la tête et dans la peau, le plus souvent avec peu de moyens, ce qui est l’art des minimalistes. Vivaldi, grand virtuose du violon, et pour lequel instrument il a écrit ses plus beaux concertos. Celui en la mineur, bien connu, était l’un des favoris de Bach, car il l’a même transcrit pour orgue. Dans le 3e mouvement, on ne peut oublier la mélodie si tendre qui se dégage du premier violon en totale apesanteur tandis que le second violon répète inlassablement des arpèges minimalistes…

Simon-Pierre Bestion

PROGRAMME
Piano Phase (1967)/ Steve Reich (1936)
Harpsichord concerto (1980)/  Henryk Górecki (1933-2010)
Shaker Loops (1983) / John Adams (1947-)
Litanies (1937) / Jehan Alain (1911-1940)
Concerto BWV 1052 / Jean-Sébastien Bach (1685-1750)
Passacaille et fugue en ut mineur BWV 582 / Jean-Sébastien Bach (1685-1750)
Concerto pour deux violons RV522 / Antonio Vivaldi (1678-1741)
DISTRIBUTION
Direction artistique : Simon-Pierre Bestion
Création mapping : Jemma Woolmore
Clavecin : Louis-Noël Bestion de Camboulas
Premier violon : Sue-Ying Koang
Musiciens de La Tempête
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